vendredi 10 août 2012

Transmédia, émotion et poésie: l'équation non résolue

Me voilà au point mort.

Après avoir réalisé des films personnels et politiques, je me suis jeté corps et âme dans la bataille du transmédia. Les cultures numériques ont fait émerger depuis une décennie des outils qui bouleversent la création, comment ne pas s'en emparer? Cette découverte modifie profondément les schémas de pensée, c'est plus qu'une révolution, donc c'est passionnant pour tout auteur ou créateur.

Le problème qui se pose aujourd'hui, au vu de mes expériences (mais aussi de ce que l'on peut observer chez mes collègues) est de savoir comment, et si c'est possible, retrouver une force, une émotion, une poésie qui nous étaient quotidiennes dans des productions linéaires (de fiction ou de documentaire). 
Je me souviens d'avoir partagé avec des publics qui essuyaient encore leurs larmes au moment où les salles se rallumaient. Je me souviens de spectateurs incapables de parler car encore pris par l'émotion. Je me souviens aussi de colère, de révolte, de cris même parfois.

L'écriture transmédia présente quelques caractéristiques qui la sépare définitivement des productions dites classiques et sont au coeur de cette question. 

-Le "processus" impose le déroulement d'une histoire ou d'une pensée dans le temps (on ne produit donc plus un objet terminé comme un film que l'on présente au spectateur), on fait voir les éléments petit à petit, (par exemple au fur et à mesure qu'ils sont réalisés).
-L'interaction propose au "spectateur" de ne plus l'être (au sens étymologique) et de se transformer en "utilisateur" qui va interagir peu ou prou avec le propos, parfois même en proposant son propre contenu.
-La non-linérité impose une lecture plurielle de la forme même de l'expression. On ne suit plus un fil. Il n'y a plus de sens de lecture (ou moins). Parfois pas de début ni de fin.

Autrement dit, on fait sauter le "quatrième mur", celui qui nous sépare des acteurs au théâtre et face auquel ils jouent. Le destinataire de notre expression est plongé dans un univers où il nous rencontrera et parfois dialoguera avec nous via la télévision (connectée), tous les écrans possibles (mobiles ou non), mais aussi l'écrit, l'image fixe, l'expo, l'installation, le jeu voire le monde réel dans lequel on peut exprimer une partie de l'expérience.

Or, nos films linéaires plongeaient le spectateur dans notre fil de pensée dont il suivait la course. Ils empilaient dans un ordre voulu et définitif les scènes qui se répondaient selon notre point de vue, provoquaient l'émotion et permettaient des tentatives poétiques. La gestion du temps, du rythme donc, était au coeur de nos expressions.

La question du temps est évidemment centrale. La gestion des respirations, des silences habitait nos créations. Nous tentions (bien ou mal) de trouver une musicalité à nos montages. Tout cela est rendu impossible par le mode de diffusion du web qui demande immédiateté, courte durée et littéralité (vu les contextes de vision parcellaire).

Surtout, le mode de vision des expériences filmiques et transmédia est totalement différent. La salle de cinéma immergeaient le spectateur dans notre propos (dans le noir). Un film était conçu pour être vu du début à la fin. Même si le mode de "consommation" télévisuelle avait déjà modifié ces pratiques, le sentiment d'un objet à regarder intégralement restait.

Or, les expériences transmédia proposent justement l'inverse: picorer, rebondir, suivre des hyperliens, dans son salon ou dans le métro et de fil en aiguille participer, comprendre ou bien repartir vite vers autre chose. Le fameux "processus" découpe dans le temps la découverte de l'expression et ne permet pas le même empilement susceptible à la fin de provoquer l'émotion.

D'où la question: comment écrire aujourd'hui un projet transmédia comportant processus, interaction, non-linéarité et défendant un point de vue avec la possibilité de provoquer des émotions (quelles qu'elles soient) et une expression aussi personnelle et poétique que nous connaissions dans le cinéma traditionnel?

Je ressors de l'expérience Lazarus-Mirages avec un sentiment mitigé. A la fois, j'y ai découvert un monde de possibles, j'ai expérimenté mille et une pratiques et le projet a trouvé son public malgré la grande difficulté du sujet (la Raison et la pensée critique). Les réactions et interactions ont montré que le public rencontré s'est intéressé au point de vue et qu'il a pu être touché par la forme choisie. Voire, il en redemande au narrateur qui réfléchit actuellement à la possibilité de continuer à s'exprimer (en dehors de moi cette fois).

J'ai découvert combien ces expressions bouleversaient (dangereusement si ce n'est pas maîtrisé) la frontière entre réel et fiction. D'où sans doute l'émergence de thématiques peu abordées dans le cinéma traditionnel. Lynch nous a sans doute ouvert une voie. Danielewsky l'a suivi en littérature avec sa "Maison des feuilles".

J'ai ressenti aussi combien le passage de l'extérieur à l'intérieur du récit va bouleverser nos écritures. En effet, l'essentiel du récit de fiction (et de documentaire à fortiori) se raconte de façon "interne". On est avec le narrateur au coeur de l'action qu'il nous décrit: avec Batman dans sa "batcave", mais aussi avec le passant qui le voit sauter d'un immeuble à l'autre, avec lui quand il force la porte d'un studio de télé pour parler devant la caméra, mais aussi avec une famille lambda qui découvre effarée le super-héros sur le téléviseur du salon.
L'écriture transmédia permet de distribuer un "rôle" au "spectateur". Il devient cette famille effarée qui découvre le super-héros sur son écran, il lit les commentaires dans son journal suite à cette apparition télévisuelle, il peut interagir avec le personnage, lui écrire, prendre parti, en un mot "jouer". La langue française offre l'avantage du double sens de ce mot: "jouer" au sens de l'acteur et du joueur. 

Tout cela ne peut donc que nous passionner et nous plonger dans des puits sans fonds d'interrogations enthousiasmantes. Mais une chose y manque encore à mes yeux, ce que Céline appelait "le trognon de l'être", "les tripes", ce qui vient du ventre. 

Faut-il accepter l'idée que deux continents sont en train de se séparer définitivement et qu'il sera inutile à l'avenir de chercher dans l'un les caractéristiques de l'autre? Ou faut-il continuer au contraire à gratter et fouiller pour faire émerger le moyen de créer de nouvelles formes jusqu'à les amener au point susceptible de provoquer ce qui nous passionnait au cinéma ou dans la littérature?

La question reste pour moi en suspens. Je garderai donc une maison dans chaque univers jusqu'à trouver ma réponse à la question. Ou pas...

5 commentaires:

  1. très juste. merci de poser des mots sur ce sujet. je partage ces même interrogations / constats sur toutes les différences de perception et de réception d'un objet vidéo : en salle, au musée, à la télé, sur internet... et le vis moi-même en tant que spectatrice au cinéma et consommatrice sur mon ordi...
    en tous les cas, il est évident qu'il vous faut garder la belle demeure des films linéaires car vous en avez une maitrise magnifique. bravo pour la réalisation de la domination masculine. j'ai particulièrement apprécié l'écriture (donc le montage du film) et tout le rapport à la bande son. Bravo.
    Emmanuelle Jay, monteuse, http://journaldunemonteuse.wordpress.com/

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  2. très juste. merci de poser des mots sur ce sujet. je partage ces même interrogations / constats sur toutes les différences de perception et de réception d'un objet vidéo : en salle, au musée, à la télé, sur internet... et le vis moi-même en tant que spectatrice au cinéma et consommatrice sur mon ordi...
    en tous les cas, il est évident qu'il vous faut garder la belle demeure des films linéaires car vous en avez une maitrise magnifique. bravo pour la réalisation de la domination masculine. j'ai particulièrement apprécié l'écriture (donc le montage du film) et tout le rapport à la bande son. Bravo.
    Emmanuelle Jay, monteuse, http://journaldunemonteuse.wordpress.com/

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  3. très juste. merci de poser des mots sur ce sujet. je partage ces même interrogations / constats sur toutes les différences de perception et de réception d'un objet vidéo : en salle, au musée, à la télé, sur internet... et le vis moi-même en tant que spectatrice au cinéma et consommatrice sur mon ordi...
    en tous les cas, il est évident qu'il vous faut garder la belle demeure des films linéaires car vous en avez une maitrise magnifique. bravo pour la réalisation de la domination masculine. j'ai particulièrement apprécié l'écriture (donc le montage du film) et tout le rapport à la bande son. Bravo.

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  4. Lire un livre n'est pas si linéaire que ça. On l'arrête, le reprend, on relit certains passages. Pourtant l'émotion existe à travers la lecture d'un livre. Je pense qu'un artiste qui a réellement quelque chose de poignant à dire n'aura pas de problèmes à utiliser le Transmédia.

    Lorsque le cinéma est arrivé, quel a été le premier film qui a fait pleuré le public? Combien de temps a-t'il fallu attendre pour voir un film nous prendre au trip?

    Le Transmédia est nouveau, laissons les artistes maîtriser cette nouvelle forme d'écriture, et le reste suivra à mon avis

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